Analyse interactive
"Correspondances"
Charles Baudelaire · Les Fleurs du Mal, 1857
Chapitre 1 / 11
Le contexte : Baudelaire et Les Fleurs du Mal
Charles Baudelaire publie Les Fleurs du Mal le 25 juin 1857, chez Poulet-Malassis. Scandale immédiat : lui et son éditeur sont condamnés pour 'outrage à la morale publique', six poèmes censurés, amende infligée. 'Correspondances' n'est pas du nombre : le poème ne trouble pas la morale, il pose une théorie esthétique.
En 1861, la deuxième édition paraît, augmentée de 35 poèmes. 'L'Albatros' est inséré au rang II de 'Spleen et Idéal'. 'Correspondances', qui occupait le rang III dans la première édition, passe au rang IV, juste après 'Élévation'. Sa position dans le recueil est stable : il ouvre le cœur de la section.
Spleen et Idéal
La première section des Fleurs du Mal pose le conflit central de l'œuvre : le désir d'élévation et de beauté (l'Idéal) contre le poids de l'ennui, du temps, de la bassesse (le Spleen). 'Correspondances' n'est pas un poème du spleen : c'est la doctrine qui donne au poète les moyens de le dépasser.
Swedenborg
Emanuel Swedenborg (1688-1772), scientifique et mystique suédois, enseigne que le monde visible est une représentation du monde spirituel : chaque forme, couleur, son dans la nature correspond à une réalité invisible. Baudelaire prend cette idée mais la détache de la religion. Ce n'est pas Dieu qu'il cherche dans les symboles : c'est l'Idéal poétique.
Chapitre 2 / 11
Première lecture
D'abord, l'image : la nature est un temple. Des piliers vivants (les arbres) laissent parfois sortir des paroles confuses. L'homme traverse cette forêt de symboles sans les comprendre. Les quatrains posent la question : qu'est-ce que la nature nous dit ?
Le vers 7 donne la réponse : 'Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.' Les tercets illustrent : les parfums, des plus frais aux plus sensuels, mènent tous aux mêmes 'transports de l'esprit et des sens'. Le poème fonctionne comme un cours : thèse d'abord, exemple ensuite.
Un art poétique
Ce poème dit comment Baudelaire conçoit la poésie. Le poète est celui qui perçoit et traduit les correspondances cachées dans la nature : celles entre le monde visible et l'invisible (correspondances verticales), et celles entre les sens eux-mêmes (correspondances horizontales, illustrées par les synesthésies). Tout le programme des Fleurs du Mal est ici.
Quel est le vers central, la 'maxime' du poème ?
Chapitre 3 / 11
La structure formelle
Forme
Sonnet · alexandrins (12 syllabes) · 2 quatrains + 2 tercets
Le sonnet est la forme la plus codifiée de la poésie française. Baudelaire l'utilise pour une théorie esthétique : la rigueur de la forme mime la rigueur de la doctrine. Chaque vers compte 12 syllabes.
Schéma des rimes
piliers (A) · paroles (B) · symboles (B) · familiers (A) | confondent (C) · unité (D) · clarté (D) · répondent (C) | enfants (E) · prairies (F) · triomphants (E) | infinies (F) · encens (E) · sens (E)
Quatrains en rimes embrassées (ABBA / CDDC). Dans les tercets, deux rimes seulement (E et F). En versification classique du XIXe siècle, '-ants' (enfants, triomphants) et '-ens' (encens, sens) appartiennent au même timbre nasal. Même chose pour '-ies' (prairies, infinies).
Deux parties
Quatrains (v1-8) : la théorie. La nature est un temple de signes, tout le monde sensible forme une unité profonde où les perceptions se répondent. Tercets (v9-14) : l'illustration. Les parfums, des plus innocents aux plus corrompus, mènent tous aux mêmes 'transports de l'esprit et des sens'. Le poème fonctionne comme une démonstration : thèse, puis preuve par l'exemple.
Combien de syllabes compte un alexandrin ?
Chapitre 4 / 11
Quatrain 1 : la nature comme temple
v.1 La Nature est un temple où de vivants piliers
'La Nature est un temple' : métaphore fondatrice. La nature devient un lieu sacré. 'Vivants piliers' : les arbres. Oxymore : piliers (minéral, statique) et vivants (animé, mobile). Un arbre est à la fois une colonne et un être vivant, unissant le minéral et le végétal. La majuscule à 'Nature' la personnifie, presque la divinise.
v.2 Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
'Parfois' : la nature ne parle pas en permanence. Il faut une disponibilité particulière pour l'entendre. 'Confuses paroles' : les messages sont énigmatiques, sibyllins. Les piliers (arbres) laissent sortir des mots qu'on ne comprend pas encore. Seul le poète sait les déchiffrer.
v.3 L'homme y passe à travers des forêts de symboles
'Passe' contre 'est' du v1 : la Nature EST (permanente, immuable), l'homme PASSE (mortel, de passage). 'Forêts de symboles' : la forêt concrète (les arbres-piliers) devient une forêt de signes. Chaque chose visible du monde renvoie à une réalité invisible que l'homme ordinaire ne sait pas lire.
v.4 Qui l'observent avec des regards familiers.
Personnification : ce n'est pas l'homme qui regarde la nature, c'est la nature qui regarde l'homme. 'Familiers' : la nature ne menace pas, elle reconnaît. L'homme fait partie de ce système symbolique, même s'il n'en comprend pas le langage. Fin du premier quatrain sur cette image : la nature nous voit, nous ne la voyons pas.
Que représentent les 'vivants piliers' dans le poème ?
Chapitre 5 / 11
Quatrain 2 : l'unité profonde
v.5 Comme de longs échos qui de loin se confondent
'Comme' : comparaison qui va durer quatre vers, jusqu'au v7. L'unité du monde est comparée à des échos sonores qui, après s'être réverbérés au loin, finissent par se fondre les uns dans les autres. Le v4 est le début d'une longue phrase qui ne se résoudra qu'au v7.
v.6 Dans une ténébreuse et profonde unité,
'Ténébreuse et profonde' : deux adjectifs apparemment incompatibles. L'obscurité évoque l'angoisse, la profondeur évoque la richesse. Cette unité est mystérieuse, difficile d'accès, mais réelle. Sous la diversité des sensations, tout participe d'une même réalité.
v.7 Vaste comme la nuit et comme la clarté,
'La nuit et... la clarté' : antithèse. Deux contraires absolus qui qualifient la même chose. L'unité du monde est aussi vaste que la nuit (immensité obscure) et que la clarté (immensité lumineuse). La conjonction 'et' les met à égalité : les opposés coexistent.
v.8 Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Vers central : la maxime du poème. Trois sens nommés : odorat (parfums), vue (couleurs), ouïe (sons). Le toucher viendra au v9 ('chairs d'enfants'). 'Se répondent' : synesthésie et personnification. Les sensations communiquent entre elles comme deux interlocuteurs. La polysyndète 'les... les... et les' donne un rythme ternaire solennel, comme une loi.
Quel sens (parmi les cinq) est absent du vers 'Les parfums, les couleurs et les sons se répondent' ?
Chapitre 6 / 11
Tercet 1 : les parfums frais
v.9 Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Tournure impersonnelle 'il est' : introduction didactique, comme une leçon. Premier type de parfums : les frais, associés à l'innocence et à l'enfance. 'Frais comme des chairs d'enfants' : synesthésie olfactif + tactile. Un parfum ne peut pas être 'comme une chair' au sens direct : Baudelaire transfère la fraîcheur tactile d'une peau d'enfant vers l'odorat.
v.10 Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
Deux synesthésies en un seul vers. 'Doux comme les hautbois' : olfactif + auditif. Le son du hautbois, doux et velouté, décrit la texture du parfum. 'Verts comme les prairies' : olfactif + visuel. Un parfum qui sent la couleur verte, l'herbe fraîche. Avec le v8, trois synesthésies en deux vers : le v7 ('se répondent') est démontré concrètement.
v.11 — Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
'Et d'autres' : rupture, deuxième type de parfums. 'Corrompus' : mot moralement négatif, mais associé à 'riches' et 'triomphants', termes positifs voire glorieux. Gradation : corrompus (péjoratif) → riches (positif) → triomphants (glorieux). Baudelaire tire la beauté du décadent : c'est le projet des Fleurs du Mal depuis la préface.
Combien de synesthésies compte-t-on dans les vers 9 et 10 (v8-v9) ?
Chapitre 7 / 11
Tercet 2 : les parfums corrompus
v.12 Ayant l'expansion des choses infinies,
Participe présent : suite directe du v10, même phrase. Ces parfums corrompus ont une capacité d'expansion infinie : ils débordent les sens, envahissent l'espace intérieur. Du particulier (ces parfums-là) vers l'universel (les choses infinies).
v.13 Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Quatre parfums nommés avec précision. L'ambre gris : substance animale produite par le cachalot, parfum capiteux et animalier. Le musc : substance animale tirée du chevrotain musqué, lourd et sensuel. Le benjoin : résine végétale asiatique (Styrax benzoin), odeur douce et vanillée. L'encens : résine végétale (Boswellia), brûlé dans les rituels religieux depuis l'Antiquité. Ambre et musc : sensualité, 'corruption'. Benjoin et encens : spiritualité, sacré. Les deux pôles du Spleen et de l'Idéal coexistent.
v.14 Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
'Chantent' : synesthésie finale. Les parfums chantent (olfactif + auditif). Au v2, la nature laissait sortir de 'confuses paroles' : ici les parfums chantent. Du mystère confus au chant clair. 'De l'esprit et des sens' : l'intellect et le corps réunis. Ce que séparait la morale bourgeoise, la poésie le réconcilie.
Parmi ces parfums, lequel est d'origine végétale ?
Chapitre 8 / 11
Les figures de style
"La Nature est un temple"
v.1 : La nature devient un lieu sacré, organisé, chargé de sens. Cette équivalence change tout : le lecteur entre dans la forêt comme dans une cathédrale.
"forêts de symboles"
v.3 : La forêt concrète (les arbres-piliers) devient une forêt de signes. Deux métaphores successives (temple, forêts de symboles) construisent le même monde symboliste.
"Les parfums, les couleurs et les sons se répondent."
v.8 : Le vers central énonce la loi synesthésique : les sensations communiquent entre elles. Trois sens nommés dans le même vers.
"frais comme des chairs d'enfants"
v.9 : Un parfum (olfactif) comparé à la fraîcheur d'une peau (tactile).
"Doux comme les hautbois"
v.10 : Un parfum (olfactif) comparé à la douceur d'un son (auditif).
"verts comme les prairies"
v.10 : Un parfum (olfactif) comparé à la couleur verte (visuel).
"chantent les transports"
v.14 : Les parfums (olfactif) qui chantent (auditif) : synesthésie finale, la clôture du poème est une synesthésie.
"Qui l'observent avec des regards familiers."
v.4 : La forêt (les symboles) regarde l'homme. La nature est un être qui voit, qui reconnaît.
"Les parfums, les couleurs et les sons se répondent."
v.8 : Les sensations se répondent comme deux personnes en conversation.
"Vaste comme la nuit et comme la clarté"
v.7 : Deux contraires absolus (nuit = obscurité, clarté = lumière) qualifient la même chose. L'unité du monde englobe tout, même les opposés.
"corrompus, riches et triomphants"
v.11 : 'Corrompus' est moralement négatif, 'riches' et 'triomphants' sont positifs. Baudelaire retourne la valeur morale : ce qui est 'corrompu' est aussi 'triomphant'.
"corrompus, riches et triomphants"
v.11 : Gradation ascendante : corrompus (valeur péjorative) → riches (valeur neutre/positive) → triomphants (valeur glorieuse). La progression retourne le sens : ce qui commence corrompu finit triomphant.
Chapitre 9 / 11
Les thèmes du poème
L'art poétique
'Correspondances' dit comment Baudelaire conçoit la poésie. Le poète est celui qui perçoit et traduit les correspondances cachées dans la nature : entre le monde visible et l'invisible (correspondances verticales), et entre les sens eux-mêmes (correspondances horizontales). L'homme ordinaire 'passe' dans la forêt de symboles sans les lire. Le poète s'arrête, il déchiffre.
L'unité secrète du monde
Sous la diversité des apparences, le monde forme une 'ténébreuse et profonde unité'. Les différences entre les sons, les couleurs, les parfums sont des illusions de surface. Tout se répond. La synesthésie n'est pas un jeu poétique : elle révèle une vérité sur la structure du monde.
Spleen et Idéal
Les parfums frais (pureté, enfance, Idéal) et les parfums corrompus (sensualité, décadence, Spleen) mènent tous deux aux mêmes 'transports de l'esprit et des sens'. Il n'y a pas de hiérarchie morale dans la beauté. L'encens du temple et le musc animal finissent par chanter la même chose.
Le Symbolisme
Ce poème fonde le symbolisme français. L'idée centrale : le monde visible est un ensemble de signes (symboles) que le poète doit décoder. Rimbaud s'en empare directement dans 'Voyelles' (1871), qui assigne des couleurs aux voyelles. Verlaine et Mallarmé héritent de la même vision. 'Correspondances' est le texte de départ.
Chapitre 10 / 11
Vers l'examen
Ce poème figure au programme de 1re dans l'objet d'étude 'La poésie du XIXe au XXIe siècle'. Il est souvent traité comme un texte fondateur, ce qui oriente les sujets : les axes portent sur la théorie des correspondances, la synesthésie comme figure centrale, et la place du poète.
Problématique
Comment 'Correspondances' construit-il une vision du monde poétique et une théorie de la création ?
Axe 1 : la nature comme temple
Les deux métaphores du premier quatrain ('La Nature est un temple', 'forêts de symboles') sacralisent la nature et en font un système de signes. La nature n'est pas un décor : elle parle. Elle observe ('regards familiers'). Seul le poète entend ce qu'elle dit.
Axe 2 : les synesthésies
Les tercets illustrent la thèse par une série de synesthésies. Trois en deux vers (v9-10) : olfactif + tactile, olfactif + auditif, olfactif + visuel. Elles montrent concrètement ce que le v8 énonce abstraitement. Le poème ne se contente pas d'affirmer : il démontre par l'exemple.
Axe 3 : le poète intermédiaire
'L'homme y passe' : le verbe 'passer' dit l'aveuglement ordinaire. Le poète, lui, s'arrête. Il est l'intermédiaire entre la nature et sa signification cachée. Ni prophète ni prêtre : il perçoit et traduit. Dix ans plus tard, Rimbaud théorisera le 'dérèglement de tous les sens' comme méthode pour atteindre cette perception.
Pour l'oral, le vers à retenir est le vers 8 : 'Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.' C'est la maxime du poème entier. Tout le reste (quatrains et tercets) prépare ou illustre ce seul vers. Le citer et l'analyser suffit à tenir toute la structure du commentaire.
Chapitre 11 / 11
Quiz de synthèse
Quiz de synthèse
Dans quelle section des Fleurs du Mal figure 'Correspondances' ?
bonnes réponses
Voir toutes les analyses →Qu'est-ce qu'une synesthésie ?
bonnes réponses
Voir toutes les analyses →Que signifie 'corrompus' dans 'corrompus, riches et triomphants' ?
bonnes réponses
Voir toutes les analyses →Quel philosophe ou mystique a influencé la théorie des correspondances de Baudelaire ?
bonnes réponses
Voir toutes les analyses →Quel poème de Rimbaud s'inspire directement des synesthésies de 'Correspondances' ?
bonnes réponses
Voir toutes les analyses →Quels sont les deux types de correspondances dans le poème ?
bonnes réponses
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