Rimes Statistiques Corpus ZemiR

Top 10 des rimes les plus utilisées
en poésie française

Par Nolan Lacroix ·

9 374 poèmes analysés. Pour chaque paire de mots, on a compté le nombre de poèmes où les deux apparaissent en position de rime finale dans le même texte. Amour/jour arrive en tête avec 868 poèmes, soit 50 % de plus que la deuxième paire. Huit auteurs différents se retrouvent en tête du classement une fois les corpus ramenés à proportion égale.

Corpus ZemiR : 9 374 poèmes en français, du XVIe au XXe siècle, issus de Wikisource. Les chiffres ci-dessous comptent le nombre de poèmes distincts où deux mots apparaissent tous les deux en fin de vers dans le même poème.
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1. Le classement (top 10)

Chaque entrée correspond à une paire de mots qui riment ensemble dans un même poème. Le score est le nombre de poèmes distincts où les deux mots apparaissent en position de rime finale.

1
amour/jour 868 poèmes 9,3 % du corpus

1 poème sur 10 du corpus associe ces deux mots. Amour et jour partagent le son /uʁ/ et portent tous les deux une charge temporelle : l'amour qui dure, ou qui finit, selon ce que le poème veut dire. En nombre absolu, Desbordes-Valmore signe 127 poèmes avec cette paire. Ramenée au corpus de chaque auteur, c'est Germain Nouveau qui l'utilise proportionnellement le plus souvent : 25 poèmes sur 85, soit 29,4 %. Desbordes-Valmore suit à 20,3 %. Amour/jour est la paire où tous les grands auteurs se retrouvent, toutes écoles confondues.

Nul n'a droit de me prendre
Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour.
Tout l'univers aveugle est sans droit sur le jour.

Victor Hugo, Les Châtiments

Plus fréquente chez : Germain Nouveau (29,4 %) Toutes les rimes avec amour →
2
cieux/yeux 591 poèmes 6,3 % du corpus

Les yeux levés vers les cieux : geste vertical d'une longue tradition chrétienne, repris par le romantisme. Le son /jø/ est court et se place facilement en fin de vers sans alourdir le rythme. Lamartine l'utilise proportionnellement le plus souvent : 21 poèmes sur 80, soit 26,2 %. Le regard vers le haut traverse le lyrisme français du classicisme au romantisme.

Je rends le rythme aux cieux par un coup de tonnerre ;
Mon crâne plein d'échos, plein de lueurs, plein d'yeux...

Victor Hugo, La Légende des siècles

Plus fréquente chez : Lamartine (26,2 %)
3
envie/vie 498 poèmes 5,3 % du corpus

Ronsard l'utilise déjà au XVIe siècle, comme pour les paires fleurs/pleurs et moi/toi. Vie est court, vocalique, central à tout ce que le lyrisme veut dire. Envie joue sur les deux sens selon le contexte : le désir ou la jalousie. François de Malherbe mène proportionnellement : 13 poèmes sur 75, soit 17,3 %. Lamartine suit à 13,8 % : une paire qui traverse du classicisme au romantisme.

Mais le tourment qui moissonne ma vie,
Est si plaisant, que je n'ai point d'envie
De m'élongner de sa douce langueur.

Pierre de Ronsard, Les Amours (1553)

Plus fréquente chez : Malherbe (17,3 %) Toutes les rimes avec vie →
4
ombre/sombre 456 poèmes 4,9 % du corpus

Ombre et sombre partagent trois phonèmes sur quatre (/ɔ̃bʁ/) : c'est l'une des rimes les plus riches du classement. Contrairement à amour/jour ou moi/toi, les deux mots ne s'opposent pas ; ils renforcent la même atmosphère, construisant une profondeur nocturne par redoublement. Hugo mène à la fois en volume (162 poèmes) et en proportion : 15,4 % de son corpus. Leconte de Lisle suit à 11,8 % : le nocturne est au coeur de l'esthétique parnassienne.

Ce long songe idéal de nos jours les plus sombres,
La vierge au front si pur, au sourire si beau,
Et la poudre de leurs chemins... sous vos ombres.

Victor Hugo, Odes et Ballades

Plus fréquente chez : Victor Hugo (15,4 %)
5
fleurs/pleurs 364 poèmes 3,9 % du corpus

Fleurs et pleurs ne diffèrent que par la consonne initiale, ce qui donne une richesse sonore immédiate. Marceline Desbordes-Valmore domine largement : 142 poèmes sur 627, soit 22,6 %. C'est de loin sa paire de prédilection, à des années-lumière des autres auteurs du corpus.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs.

Pierre de Ronsard, Sur la mort de Marie (1578)

Plus fréquente chez : Desbordes-Valmore (22,6 %)
6
aurore/encore 344 poèmes 3,7 % du corpus

Aurore évoque la lumière du matin, encore la persistance. Mis ensemble, ils forment une promesse que quelque chose recommence. Lamartine mène proportionnellement : 13 poèmes sur 80, soit 16,2 %. L'aurore qui revient, le mouvement qui persiste : deux images centrales du registre romantique de Lamartine.

On dirait qu'au désert, Thèbes, debout encore,
Attend son peuple entier, absent depuis l'aurore.

Victor Hugo, Odes et Ballades

Plus fréquente chez : Lamartine (16,2 %)
7
monde/profonde 344 poèmes 3,7 % du corpus

Ex-æquo avec aurore/encore. Monde apparaît dans 981 poèmes en position de rime, toutes paires confondues : c'est l'un des mots les plus rimés du corpus. Profonde en est la rime naturelle, comme si l'étendue du monde appelait une contrepartie verticale. Émile Verhaeren mène proportionnellement : 9 poèmes sur 80, soit 11,2 %. Leconte de Lisle suit à 8,6 % : la profondeur du monde est un thème symboliste et parnassien.

C'est un vent de l'autre monde
Qui tourmente l'eau profonde
De tout côté.

Victor Hugo, Toute la lyre

Plus fréquente chez : Verhaeren (11,2 %)
8
chemin/main 321 poèmes 3,4 % du corpus

Chemin et main partagent le son nasalisé /ɛ̃/. Le chemin comme métaphore du trajet ou de la vie, la main comme geste vers l'autre : les deux mots se complètent bien thématiquement. Joseph Autran mène proportionnellement avec 9,5 % (8 poèmes sur 84), suivi de Musset à 8,5 % (10/117). La paire attire surtout des poètes romantiques et post-romantiques.

Courbé sur le quadrige, et les rênes en main,
Par flots de poudre d'or il frayait son chemin.

Leconte de Lisle, Les Sandales d'Empédocle

Plus fréquente chez : Autran (9,5 %)
9
encor/or 312 poèmes 3,3 % du corpus

Théodore de Banville mène proportionnellement : 16 poèmes sur 111, soit 14,4 %. Leconte de Lisle suit à 12,2 %, Gautier à 8,1 % : les poètes parnassiens monopolisent cette paire, attirés par l'éclat sonore de l'or. Encor est une variante ancienne d'encore qui évite la syllabe finale muette.

Dans la plaine embaumée et qui sommeille encor,
Parmi les caroubiers, les jasmins et les palmes,
Monte comme un grand lys empli de gouttes d'or.

Leconte de Lisle, L'Apothéose de Mouça-al-Kébyr

Plus fréquente chez : Banville (14,4 %)
10
moi/toi 307 poèmes 3,3 % du corpus

Deux pronoms, un seul son /wa/. La tension entre moi et toi est le moteur de base du lyrisme amoureux depuis des siècles. Marceline Desbordes-Valmore domine nettement : 133 poèmes sur 627, soit 21,2 %. Lamartine suit à 16,2 % : la tension entre les deux pronoms est au coeur du lyrisme romantique.

Homere ainſi l'a nommée,
Pour eſtre fille eſtimée
Du Dieu... et par moy
Vous serez dite ainſi, toy.

Pierre de Ronsard, Œuvres (1587)

Plus fréquente chez : Desbordes-Valmore (21,2 %) Toutes les rimes avec moi →

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2. Victor Hugo : le paradoxe du corpus géant

En chiffres

1 053

poèmes de Hugo dans le corpus

162

poèmes avec ombre/sombre

1/10

paire où Hugo domine proportionnellement

Hugo est presque toujours premier en volume brut. Avec 1 053 poèmes dans le corpus ZemiR, son volume écrase les autres : Lamartine en a 80, Banville 111, Musset 117. Un auteur qui utilise une rime 21 fois dans 80 poèmes atteint 26 % de son corpus. Hugo, avec 21 utilisations sur 1 053, serait à 2 %.

C'est pour ça qu'il ne domine proportionnellement que sur une seule des dix paires. Sur les neuf autres, des auteurs à corpus plus restreint prennent la tête : Lamartine sur cieux/yeux (26,2 %) et aurore/encore (16,2 %), Desbordes-Valmore sur fleurs/pleurs (22,6 %) et moi/toi (21,2 %), Malherbe sur envie/vie (17,3 %), Banville sur encor/or (14,4 %), Verhaeren sur monde/profonde (11,2 %), Autran sur chemin/main (9,5 %).

Ombre/sombre est l'exception : Hugo y revient dans 162 poèmes, soit 15,4 % de son corpus. C'est la seule paire où il domine les deux mesures à la fois. La Légende des siècles concentre à elle seule 28 de ces poèmes, devant les Quatre Vents de l'esprit (13), les Orientales (11), l'Année terrible (10) et les Odes et Ballades (10). C'est dans les fresques épiques et historiques que le sombre revient le plus chez Hugo, pas dans ses recueils lyriques.

3. Les familles sonores derrière les chiffres

Les 10 paires du classement se regroupent en 7 familles sonores distinctes. Si on additionne toutes les paires d'une même famille, les proportions changent radicalement.

Son Paires phares Poèmes (famille)
/ɛʁ/ terre/mystère, lumière/mère, mer/hier 2 377
/jø/ cieux/yeux, dieu/lieu, mieux/vieux 2 362
/œʁ/ fleurs/pleurs, cœur/bonheur, douleur/pleurs 2 290
/uʁ/ amour/jour, jours/toujours, amour/retour 2 229
/wa/ moi/toi, fois/voix, loi/foi 1 927
/ɔʁ/ encor/or, encore/aurore, mort/sort 1 839
/ɔ̃bʁ/ ombre/sombre, ombre/nombre 747

Au niveau des familles sonores, c'est /ɛʁ/ (terre, lumière, mère, mystère) qui couvre le plus de poèmes (2 377), devant /jø/ (2 362) et /œʁ/ (2 290). La famille /uʁ/, pourtant championne sur la paire individuelle amour/jour, arrive 4e parce qu'elle est moins diversifiée en mots.

4. Mentions honorables (11 à 15)

Cinq paires supplémentaires qui manquent de peu le top 10 et valent d'être citées.

11

mystère / terre 303 poèmes

La rime philosophique. Le mystère de la terre ou du terrestre. Très présente chez les symbolistes.

12

dieu / lieu 299 poèmes

La rime théologique. Dieu habite un lieu : l'éternité, le ciel, le temple. Jean-Baptiste Chassignet en est un utilisateur précoce.

13

bien / rien 283 poèmes

La rime des contraires. Le bien face au rien : toute une philosophie en deux mots. Hugo (22) et Ronsard (19) se retrouvent encore au coude à coude.

14

bruit / nuit 269 poèmes

La rime sensorielle. Le son dans l'obscurité. Ronsard (19) et Hugo (15) se retrouvent à égalité pour cette paire nocturne.

15

jours / toujours 269 poèmes

Ex-æquo avec bruit/nuit. La variante temporelle de amour/jour : les jours qui passent, mais toujours. La rime de la durée.

5. Ce que ça dit de la poésie française

Ces 10 paires forment un portrait lisible de la poésie française : l'amour et le temps (amour/jour), le regard vers le haut (cieux/yeux), le registre nocturne (ombre/sombre, bruit/nuit), et en contrepoint la lumière (aurore/encore, encor/or).

La continuité surprend aussi. Ronsard au XVIe siècle et Hugo au XIXe reviennent aux mêmes paires. La langue change, les thèmes évoluent, certains sons résistent. Amour/jour a 500 ans.

Calculer par proportion fait apparaître des profils distincts. Hugo domine l'ombre et le sombre ; Lamartine revient sur la lumière et la persistance (cieux, aurore) ; Desbordes-Valmore sur les larmes et l'intimité (fleurs/pleurs, moi/toi) ; Banville sur l'éclat parnassien (encor/or). Les mêmes sons traversent tout le corpus, mais pas les mêmes obsessions.

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Questions fréquentes

Quelle est la rime la plus utilisée en poésie française ? +

La paire amour/jour est la plus fréquente : on la retrouve dans 868 poèmes du corpus ZemiR sur 9 374, soit plus de 9 % de la poésie française analysée. C'est 50 % de plus que la deuxième paire, cieux/yeux (591 poèmes).

Quel poète utilise le plus de rimes classiques ? +

Victor Hugo est souvent premier en volume brut, avec 1 053 poèmes dans le corpus. En proportion, il ne domine vraiment qu'une seule paire : ombre/sombre (162 poèmes, soit 15,4 % de son corpus). Pour les neuf autres, Lamartine, Desbordes-Valmore, Banville ou Malherbe le dépassent proportionnellement.

Pourquoi amour rime-t-il si souvent avec jour ? +

Parce qu'ils partagent le son /uʁ/, et parce que les deux mots structurent la tension thématique centrale du lyrisme : l'amour vécu dans le temps (le jour, la durée). Cette cohérence sémantique se double d'une musicalité forte, ce qui explique que 868 poèmes sur 9 374 l'utilisent.

Comment éviter les rimes trop usées dans un poème ? +

En connaissant les 10 paires les plus fréquentes, on peut les utiliser avec discernement ou les éviter volontairement. ZemiR permet d'explorer les rimes moins communes pour chaque mot : il affiche toutes les co-occurrences attestées dans le corpus, classées par fréquence réelle.

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